Premières impressions

Crique forestière Montagnes Tortues © Sophie Gonzalez/IRD

Crique forestière Montagnes Tortues © Sophie Gonzalez/IRD

En se rapprochant au-dessus de la canopée, juste avant que l’avion se pose en Guyane, on ressent généralement une impression d’uniformité, au-dessus de cet immense tapis vert qui constitue l’essentiel de la couverture végétale.

Vue d’en haut, la forêt est souvent comparée à un vaste champ de brocolis, évoqué par les cimes jointives du feuillage des grands arbres.

La hauteur moyenne du moutonnement des cimes est d’environ 40 mètres tandis que certains individus, émergents de cette mer verte, étalent parfois jusqu’à 60 mètres leur couronne en forme de parasol.

Ce couvert forestier est parcouru d’un chevelu hydrographique très dense de cours d’eau au parcours sinueux, s’écoulant tous du Sud vers le Nord. Prenons une pirogue et pénétrons vers l’intérieur des terres.

De part et d’autre sur chaque rive, la forêt ripicole étend son immense rideau.

Elle paraît impénétrable mais regardons-y de plus près ; les voies de pénétration sont nombreuses, au moyen des petites criques, à l’entrée dissimulée sous les abondantes frondaisons.

Faramea multiflora, Rubiaceae du sous bois à fleurs bleues © Sophie Gonzalez/IRD

Faramea multiflora, Rubiaceae du sous bois à fleurs bleues © Sophie Gonzalez/IRD

Accostons au niveau de l’une d’entre elles. Sous les grands arbres, où parvient seulement 2 à 3 % de la lumière des rayons du soleil, l’impression est toute autre.

Le sous-bois est généralement clairsemé, permettant une progression facile.

L’eau est omniprésente sur ce territoire où la moindre rivière prend des allures de grand fleuve, et il est bien rare de marcher une heure en forêt sans traverser un petit cours d’eau, appelé crique.

Contrairement à une idée longtemps répandue, fruit des récits parfois exagérés de certains aventuriers des siècles passés, la forêt tropicale n’est pas cette jungle impénétrable où l’on risque sa vie à chaque instant.

La progression en sous-bois est généralement aisée. Ponctuellement cependant, les trouées de lumière provoquées par la chute des grands arbres entraînent la colonisation par des espèces pionnières héliophiles et la strate du sous-bois peut alors prendre l’aspect d’un enchevêtrement touffu de jeunes arbres et de broussailles colonisés par des lianes.

Fruit du jeu incessant de l’eau et de la lumière, rivalisant de combinaisons, la structure forestière apparaît là dans toute sa complexité.

Une mosaïque à déchiffrer

Un œil profane ne verra d’abord que du vert mais les diverses composantes végétales se dessinent très vite pour un œil attentif, même s’il reste difficile d’identifier la structure de cet univers foisonnant :

Sophie_Gonzalez_Gesneriaceae,-une-espece-epiphyte-forestiere

Gesneriaceae, une espèce épiphyte forestière © Sophie Gonzalez/IRD

  • Arbres de diverses statures
  • Arbustes du sous-bois
  • Herbacées
  • Lianes
  • Épiphytes (exemple : certains Philodendrons)
  • Hémi-épiphytes (exemple : arbres étrangleurs)
  • Saprophytes

Ces différentes composantes structurent différents types de forêts :

  • forêts dites « de lianes »
  • forêts basses sur cuirasses latéritiques
  • forêts hautes de terre ferme
  • forêts marécageuses de bas-fonds
  • etc.

D’un type à l’autre, les conditions environnementales changent considérablement : disponibilité en eau, quantité de lumière, nature du sol, etc.

Ceci entraîne une variation de la composition et de la richesse en espèces.

Ainsi, le sud de la Guyane, au climat plus sec, diffère du nord par des forêts moins denses (nombreuses ouvertures peuplées de lianes et de bambous), une forte abondance de la famille des Burseraceae (famille des « encens »), la présence de vastes étendues où la canopée est hérissée d’arbres morts (ce sont des individus de différentes espèces de Tachigali – les tasi, qui sont morts après une forte fructification).

Ces situations particulières se côtoient pour former au final une véritable mosaïque forestière qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

En savoir plus…

Un chevelu hydrographique exceptionnel

Le domaine forestier est parcouru par de nombreux fleuves et rivières ainsi que par un dense réseau de cours d’eau mineurs (criques).

S’y développent différentes formes de forêts dites ripicoles selon la largeur du cours d’eau, la nature et la dynamique des berges.

Par exemple, les roches affleurantes le long des cours d’eau abritent des végétations particulières dites « rhéophytes » ou des îlots arbustifs soumis aux inondations.

Le réseau hydrographique entraîne la présence au bas des pentes de nombreux bas-fonds où se développent des végétations marécageuses forestières. Celles-ci peuvent être des pinotières, dominées par les palmiers pinots (Euterpe oleracea).

Elles peuvent aussi être en majorité composées de Moutouchi ou de Symphonia.

Des ouvertures dans la forêt

En se promenant en forêt, le visiteur rencontre régulièrement des zones de clairières.

Ces ouvertures sont dues le plus souvent à la chute d’un ou de plusieurs arbres (chablis) ou des très grosses branches de la canopée (volis). Elles permettent l’arrivée de lumière dans le sous-bois.

Sous une canopée fermée, 2% seulement de la lumière du soleil parvient au sol.

C’est aussi dans ces ouvertures qu’il faut se placer lorsque l’on découvre que son GPS ne « capte » pas sous le couvert forestier.

D’autres ouvertures restent plus énigmatiques quant à leur origine. Ce sont les cambrouses (végétations non forestières à bambous) aux enchevêtrements de lianes et grandes herbacées, souvent liées à la présence d’affleurements rocheux granitiques (savanes-roches) ou de cuirasses latéritiques.

Ces cambrouses peuvent s’observer aussi bien sur des fortes pentes de collines qu’en bordure des cours d’eau.

Vues du ciel, elles apparaissent comme de grandes tâches vert clair aux allures de prairies, dans la végétation forestière environnante. Généralement ces formations sont monospécifiques (on n’y trouve qu’une seule espèce de plante) : un bambou épineux (Guadua macrostachya), des « calumets » (Laciasis ligulata), d’autres graminées, ou encore, mais plus rarement, certaines fougères (Pteridium aquilinum, Hypolepis parallelogramma).

Le peuplement arborescent

Les arbres sont par leur taille, leur volume et leur abondance l’élément le plus structurant de la forêt.

Leur présence s’impose d’emblée au regard, contrairement à celle des autres végétaux, de taille plus modeste, qui passent parfois inaperçus.

Les arbres constituent également la part la plus importante de la biomasse forestière avec près de 350 tonnes de matière sèche par hectare de forêt.

1700 espèces d’arbres en Guyane

Forêt de lianes, Itoupé  © Sophie Gonzalez

Forêt de lianes, Itoupé © Sophie Gonzalez/IRD

Les arbres constituent un des éléments les plus structurants de la forêt des Guyanes. La liste des espèces arborescentes, réalisée par les chercheurs botanistes de l’Herbier compte 1700 espèces.

Un seul hectare de forêt renferme fréquemment plus d’espèces d’arbres différents que n’en comporte toute la flore de l’hexagone.

Les inventaires dénombrent jusqu’à plus de 300 espèces différentes par hectare, mais parfois moins d’une vingtaine. Leur diversité combine les constantes floristiques souvent communes avec celles du bassin amazonien et des particularités locales.

Les familles les plus représentées en nombre d’espèces d’arbres sont :

  • Lecythidaceae (la famille de « l’arbre à boulets de canon »
  • Sapotaceae (la famille du canari macaque)
  • Fabaceae ou Légumineuses (la famille du Cassia amara)
  • Burseraceae (la famille des bois encens),
  • Chrysobalanaceae
  • Lauraceae

Des géants timides et toujours verts

La forêt de Guyane est toujours verte, comme toutes les forêts tropicales humides. Du fait de l’absence de saisonnalité marquée, les arbres n’ont pas de période de repos et ne perdent pas leurs feuilles.

On dit qu’il n’y a pas de caducité saisonnière, même si certaines espèces diminuent leur feuillage en saison sèche.

Depuis le sol, les arbres nous offrent la vision de leurs longs futs droits, élancés, avec un tronc nu presque jusqu’au sommet, coiffé d’une couronne de feuillage sommitale.

Les individus de certaines espèces semblent avoir conscience de leurs voisins ; leur couronne cesse de progresser dès lors qu’elle s’approche de quelques dizaines de centimètres de celle d’un arbre voisin.

Les chercheurs ont appelé ce phénomène la « timidité des cimes ».

En savoir plus avec cette vidéo : http://www.dailymotion.com/video/x5s8v5_l-arbre-et-la-timidite_tech

Des géants aux pieds d’argile

Lors de vos promenades en forêt guyanaise, vous aurez certainement l’occasion de voir un arbre tombé au sol.

Si vous longez le fût jusqu’aux racines, vous pourrez vous rendre compte que sa butte racinaire est d’une taille très modeste, comparée à celle du tronc.

On peut y voir les racines dites primaires, qui s’étalent latéralement et ne dépasse guère la première couche du sol, appelé horizon humifère, sur quelques 20 cm.

Seules les racines dites secondaires s’enfoncent verticalement, jusqu’à 1 ou 2 mètres, afin d’assurer un ancrage relatif.

Mais comment peuvent-ils tenir debout avec de si petites racines vous demanderez vous peut-être ?

Certaines espèces d’arbres présentent des systèmes élaborés de contreforts, empâtements puissants, étalement immense de leurs racines, arceaux assurant leur stabilité, racines échasses.

Le sous-bois

Sous-bois-Daniel-Sabatier

Sous-bois © Daniel Sabatier

Dans le sous-bois, les plantes développent des stratégies leur permettant de vivre avec parfois moins de 1% de la lumière du rayonnement solaire.

Dans ces conditions de faible luminosité beaucoup de plantes, dites sciaphiles, poussent lentement.

D’autres puisent leur énergie dans la matière organique du sol (ce sont des saprophytes) et ont réduit leur feuilles à de minuscules écailles.

Le sous-bois donne parfois l’apparence trompeuse d’une faible diversité floristique.

Un œil averti y reconnaîtra cependant de nombreuses espèces, certaines se confondant avec la litière du sol.

Une forêt pas si vierge

En foulant le sol forestier pour la première fois, bien des voyageurs ont encore l’impression de pénétrer cette forêt « primaire », vierge et intacte, objet de tous les fantasmes.

Or, les travaux récents réalisés en ethnologie insistent sur l’importance des actions bioculturelles entre l’homme et son milieu depuis plusieurs milliers d’années, là où l’on pensait que l’occupation du territoire n’avait été que ponctuelle et discrète.

L’étude écologique de la mosaïque forestière révèle, elle aussi, que la notion de « forêt primaire » relève plus du fantasme que de l’observation.